Les jeunes sont l’avenir de l’entreprise

Toute société a tendance à juger négativement sa jeunesse, à estimer qu’elle pervertit ses valeurs essentielles. On connaît la sentence prêtée à Socrate il y a quelque 2500 ans : « Notre jeunesse est mal élevée. Elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect pour les anciens. Nos enfants d’aujourd’hui ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce. Ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais ». Nihil novi sub sole ! (1) C’est une attitude classique que de penser que « les jeunes » ne valent rien parce qu’ils semblent piétiner ce à quoi nous croyons. Mais nos croyances ne méritent-elles pas, particulièrement aujourd’hui, d’être remises en cause ?

Une société qui se coupe de sa jeunesse n’est pas en bonne santé. La nôtre est d’autant plus malade de cette cassure qu’elle a un comportement paradoxal par rapport aux jeunes générations. Elle en adopte largement les codes, les pratiques, les produits, les addictions technologiques, les symboles, les langages, en même temps qu’elle les condamne quand ce sont les jeunes eux-mêmes qui les revendiquent comme mode de vie. Les hommes et les femmes qui sont actuellement aux commandes sont la proie d’un jeunisme généralisé qu’ils détournent à leur profit en fermant la porte à ceux dont ils s’inspirent. Si nous refusons la place aux jeunes, c’est aussi parce que nous refusons de vieillir, parce que nous nous voulons nous-mêmes éternellement jeunes. Nous n’acceptons pas d’être « remplacés » et qu’un monde différent du nôtre se construise, même si notre « modèle » montre aujourd’hui ses limites.

Double contrainte et servitude
Comment expliquer autrement qu’il soit si difficile aux moins de 25 ans de franchir aujourd’hui les portes des entreprises et que celles-ci aient toujours une « bonne raison » de ne pas les embaucher ? Comment justifier la double contrainte qu’on leur impose : avoir fait de longues études, être surdiplômés et devoir prétendre à une expérience en entreprise, tout en ne leur permettant pas d’acquérir cette première expérience. Tout le monde s’accorde à dire que l’alternance serait une solution à cette double contrainte que les entreprises veulent voir comme une double nécessité. Mais combien d’entre elles accueillent des étudiants en alternance : trop cher, trop compliqué, pas assez efficace ? Moins de la moitié des jeunes qui souhaitent suivre une formation en alternance trouve une place en entreprise. Et ceux qui y parviennent le doivent souvent aux relations de leurs parents.
Que penser également de la « stagiérisation » systématique du travail, ce parcours du combattant qui oblige les jeunes à enchaîner les stages pour prouver leur bonne volonté et leur motivation ? Ces stages, accumulés sur plusieurs années et difficiles à décrocher, leur permettent moins de gravir les « étages » que de « stationner » – deux mots de la même famille que « stage » -, de faire du surplace en attendant qu’enfin une porte s’entrouvre. Ils fonctionnent comme un moratoire destiné à reculer leur entrée effective dans la vie active et ne sont rémunérés qu’au bout de 4 mois, à hauteur de 400 euros mensuels, pas vraiment de quoi vivre. Inutile de préciser que la plupart des stages s’arrêtent à la fin du 3e mois. L’idée que « toute peine mérite salaire » ne fait-elle pourtant pas partie de nos valeurs, le travail non payé étant la marque de la servitude ? Pourquoi exploiter ainsi ceux qui abordent pour la première fois le monde du travail et prendre le risque de leur en donner définitivement une image négative ? Sans compter que l’emploi récurrent de stagiaires gratuits constitue une concurrence déloyale qui fausse les équilibres économiques.

Une nouvelle vision du travail
Toutes ces mesures dilatoires et humiliantes prises à l’égard des jeunes donnent à penser que l’entreprise, comme la société, a peur d’eux, de leur montée en puissance et surtout des bouleversements qu’ils peuvent apporter. Elle craint cette fameuse génération Y qui est en train de changer les schémas traditionnels du travail. Elle craint de devoir s’adapter au fonctionnement de ces collaborateurs d’un nouveau genre, alors qu’elle a l’habitude que les salariés s’adaptent à son fonctionnement à elle. Elle a tort pour deux raisons. D’abord parce c’est une opportunité pour elle de renouveler un modèle économique à bout de souffle. Ensuite, parce que, tôt ou tard, les jeunes générations finiront par imposer leur vision du monde et de l’entreprise, par construire le modèle qui leur convient. Alors, autant coopérer avec elles pour le bâtir qu’en retarder l’avènement par le conflit. Nous avons tout et tous à y gagner.
Que perdrait en effet l’entreprise à aplanir les hiérarchies pyramidales, en particulier celles liées au statut, au profit de liens horizontaux et de relations en réseau ? A avoir en son sein des collaborateurs ambitieux, faisant très vite leurs preuves, mais qui n’attendront pas d’avoir des promotions « à l’ancienneté » ? Des collaborateurs, également, qui ont « le monde pour terrain de jeu » et sont disposés à être mobiles, flexibles, réactifs, mais n’hésiteront pas à partir s’ils ne se sentent pas bien et ne reçoivent pas de reconnaissance en retour, car ce sont eux qui décident de leur avenir, et pas l’institution ? Des supercommunicants passionnés, multitâches qui ne comptent pas leurs heures pour peu qu’on leur laisse gérer leur emploi du temps comme ils veulent ? Des individus autonomes et créatifs qui ne sont cependant pas prêts à écraser tout sur leur passage pour réussir ?

Une chance de transformation
Oui, pourquoi les entreprises auraient-elles peur de ces « profils » qui sont ceux, si on y regarde de près, qu’elles disent rechercher pour être plus réactives et mieux répondre aux attentes de leurs clients ? En réalité, il y a un malentendu. Elles pensent, en effet qu’il faudrait recruter ce type de profils nouveaux, mais elles n’osent pas, par crainte de ne pas savoir les « gérer » et, de manière plus inavouable, parce qu’elles redoutent de faire entrer le loup dans la bergerie. Elles finissent donc par embaucher ceux qui acceptent plus facilement de se couler dans le moule, des clones de leurs salariés traditionnels, plus rassurants.
Campées sur leurs logiques anciennes, elles ont finalement peur du changement radical dont elles ont besoin pour retrouver une nouvelle dynamique. Et, voulant se protéger, elles se condamnent. Des entreprises qui se coupent de la jeunesse ne peuvent rester longtemps en bonne santé… Plus encore que toute autre institution, leur avenir repose sur les jeunes. Elles doivent accepter le risque d’une remise en cause qui est, pour elles, la chance de pouvoir réussir une transformation indispensable à leur pérennité.

1 Proverbe latin : « Rien de nouveau sous le soleil »

About Admin

Lasă un răspuns

Adresa ta de email nu va fi publicată. Câmpurile necesare sunt marcate *